Face-à-face ou côte-à-côte?

Les moyens de rencontrer la perle rare n’ont jamais été aussi nombreux.  Il y a 30 ans à peine, les bars avaient la cote pour les gens à la recherche de l’âme sœur.  On s’y engouffrait les soirs de week-end pour faire nos premières rencontres.  Les gens se mettaient sur leur 36 au cas où.  Plus souvent qu’autrement, le rituel de préparation n’en valait pas la chandelle. 

Dieu merci, maintenant c’est différent, mais pas beaucoup mieux.  Les gens magasinent en pyjama sur leur sofa en balayant les profils en ligne d’un mouvement de doigt, jusqu’à ce qu’ils trouvent le « produit » de leurs rêves. Trois courriels plus tard et 1 heure de jasette au téléphone le lendemain, c’est encore vers les bars que les gens se tournent pour la première véritable rencontre. 

Ils délaissent alors leur pyjama et se mettent sur leur 36 comme dans le temps, mais en étant assurés d’un minimum d’intérêt de l’autre personne.

En route vers leur premier face-à-face, la conversation pourrait ressembler à ceci.

Les textos défilent :

-Que dirais-tu d’un verre ce vendredi? 🙂

-Oui, dans quel coin? 🙂

-Disons 20h00 au Bar Tendre? Ça t’irait?

-Oui, parfait. J’ai hâte! 🙂

-Moi aussi.  À+ 🙂

Et nos deux célibataires se dirigent vers leur premier tête-à-tête, leur premier face-à-face. 

Si tout se passe bien (Hollywood), ils prendront un verre, et comme les choses couleront bien, ils partageront un nachos, puis iront jouer au bowling.  Lui ira la reconduire chez elle. Elle lui demandera s’il veut entrer prendre un café, il dira oui.  Ils passeront la nuit ensemble, se réveilleront collés le matin en riant de tout et de rien, et ne se quitteront plus jamais jusqu’à la fin des temps.  Roulez le générique.

Ce scénario ne colle pas souvent aux histoires qu’on me raconte.  Et pour cause.  Le face-à-face, le premier, le vrai, est tout un pari. 

On se voit directement tout de suite : aucun mauvais angle permis.  Erreur de mise en plis? Vu.  Petite trace de dermatite sur le sourcil gauche? Vu.  Col de chemise mal repassé? Vu.  LA dent croche de notre sourire? Vu.  La lampe qui descend du plafond jusqu’à hauteur des yeux ne fait qu’exacerber les petits défauts dont nous sommes souvent pas mal plus conscients que la personne que l’on s’efforce de séduire.  La seule place où notre visage est mieux éclairé est dans la salle d’interrogatoire du poste de police.  La pression et le stress montent, et l’évolution nous fait perdre notre façon habituelle de réfléchir lorsque nous sommes stressés. Le naturel ne sera donc pas au rendez-vous. Et le rendez-vous n’est commencé que depuis 2 minutes!

Et que dire d’un petit silence.  Toute ponctuation de la conversation de plus de 4 secondes laisse planer l’ombre d’un premier malaise.  Il s’en passe des choses dans un cerveau en 4 secondes.  Est-ce qu’il a remarqué le silence lui aussi?  Si je regarde ailleurs pour baisser la tension, suis-je malpoli?  De quoi vais-je parler maintenant, ce sujet a été épuisé?  Allez cerveau, tends-moi une perche!  Difficile de se sortir d’un malaise lorsqu’on se fait face.  On en vient à espérer l’arrivée impromptue du serveur ou un but victorieux du Canadien pour changer le mal de place (mais je parierais davantage sur l’arrivée du serveur. Go Nordiques Go.) 

Le face-à-face laisse aussi peu de flexibilité quant à la façon de se sortir d’une rencontre qui vraisemblablement ne mènera pas à une deuxième.  Elle a envie de rentrer à la maison, mais il ne finit plus de boire sa deuxième bière.  Il n’en peut plus et veut partir, mais elle n’en finit plus de gratter le fond de l’assiette de nachos avec tout ce qui reste de bout de croustille.  On, voudrait tous les deux partir, mais le satané serveur ne vient pas nous offrir l’addition.  Comme s’il avait observé le cirque de notre rendez-vous et nous torturait de derrière le bar tel un bourreau devant sa victime à l’agonie. Il nous faudrait encore un but du Canadien.

Le face-à-face est tout un pari.  Qu’on se le dise.

Moi, j’ai toujours préféré le côte-à-côte.  Le scénario Hollywoodien est possible ici aussi, mais je vous en fait grâce.  Le dénouement peut être tout aussi mauvais, mais le déroulement coulera plus facilement.  Qu’entends-je par « côte-à-côte »?

Voici le journal des textos :

-Que dirais-tu d’une promenade ce samedi? 🙂

-Oui, dans quel coin? 🙂

-Disons 16h00 au Parc Omètre? Ça t’irait?

-Oui, parfait. J’ai hâte! 🙂

-Moi aussi.  À+ 🙂

Et nos deux célibataires se dirigent vers leur premier côte-à-côte.

Ici, lors du premier contact, plusieurs angles sont protégés.  Pour pouvoir observer la moitié des défauts cités dans la situation précédente, vous devrez être un sacré contorsionniste (un attribut pour certains).  Certes, d’aucuns diront que l’on ne peut contempler à souhait le visage et la physionomie de l’autre personne.  Mais justement, ça nous permet de nous concentrer sur des choses plus profondes : le ton de sa voix, le débit de ses paroles, le rythme de ses pas.  On peut vraiment écouter les choses que la personne a à raconter sans être distrait par les 6 écrans de 47 pouces diffusant les faits saillants du dernier combat de George St-Pierre.  De temps à autres, on peut esquisser un regard curieux sur le visage de l’autre personne dont le regard est fixé droit devant elle.  On peut alors observer son côté naturel, celui de la personne qui ne se sent pas observée.  Nous sommes tous et toutes plus séduisants lorsque vus sous cet angle.

Le côte-à-côte apporte aussi quelque chose d’unique.  Les yeux des deux personnes pointent dans la même direction.  Les silences de 4 secondes sont plus naturels.  Nous observons les mêmes choses : un écureuil, un homme et son chien qui nous croisent dans le sentier.  On peut alors tous deux le saluer de la tête, expérimentant une projection de ce que nous ferions en couple.  On peut attendre que l’homme et son chien soient passés pour faire un commentaire sur la race du chien.  Ou sur le drôle de chapeau que portait l’homme.  La connexion est plus facile. 

La promenade active aussi notre circulation sanguine. Notre esprit est plus aiguisé, notre posture est plus détendue.  Les conversations et les rires sont plus animés.  Nos joues deviennent rouges à l’air frais.  Nous prenons des couleurs, nous sommes beaux.

Enfin, le côte-à-côte nous offre aussi beaucoup plus de flexibilité quant au dénouement du rendez-vous.  La longueur du parcours est tout à fait sous notre contrôle si nous désirons couper au plus court.  Nous pouvons prétexter le froid ou la chaleur pour entrer prendre un verre, ou rentrer chacun chez soi.  Si les choses se passent bien, la promenade nous aura sûrement ouvert l’appétit et le moment sera parfait pour poursuivre le rendez-vous dans un endroit qui sert quelque chose à se mettre sous la dent. 

À ce moment, le côte-à-côte devient un face-à-face.  Mais les fondations sont là : les petits défauts ont été gommés par le plaisir partagé dans l’heure précédente, et le stress a été évacué par l’activité physique.

Libre à vous de choisir le face-à-face, mais je préfère le côte-à-côte.  Après tout, n’est-ce pas de cette façon que tous les couples traversent les années? En regardant tous deux dans la même direction, main dans la main?  Mieux vaut commencer dès la première minute.

-François Asselin